enregistré en 2020, Caleidoscopio est presque entièrement consacré à Diego Ortiz (2 CDs – label Son an Ero)
enregistré en 2018, Quinze s’articule autour de G. Binchois et de J. Ockeghem (2 CDs – label Son an Ero)
Il primo libro de madrigali a cinque voci
Pomponio Nenna
Enregistré en 2025, ce disque est consacré au Primo libro de madrigali a cinque voci de Pomponio Nenna (1556 – 1608). Ce Livre est inédit au disque ! Qui de mieux placé que Catherine Deutsch pour en parler :
« Avec cet enregistrement du Primo libro de’ madrigali a cinque voci de Pomponio Nenna, l’ensemble Comet Musicke nous fait découvrir une musique heureuse et lumineuse. Né à Bari, dans les Pouilles, en 1556, Nenna est un jeune homme de 26 ans lorsqu’il publie ce livre à Venise en 1582. C’est son tout premier opus. Nenna n’est pas à proprement parler un musicien de métier. Il appartient plutôt à la catégorie des gentilshommes compositeurs, florissante au tournant du XVIIe siècle. Comme il l’indique sur les frontispices de toutes ses publications, Nenna a hérité du titre de «cavaliere di Cesare», que son père a reçu des mains mêmes de l’empereur Charles Quint en 1533. L’aigle impérial figure depuis sur le blason de la famille. En 1582, Nenna vient d’être « élu » au gouvernement d’Andria, une petite cité des Pouilles située sur la côte Adriatique, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Bari. Il doit sa bonne fortune à Fabrizio Carafa, duc d’Andria et comte de Ruvo. En parfait courtisan, Nenna lui dédicace son premier livre de musique pour le remercier, célébrant du même coup la naissance d’Antonio Carafa, le premier fils de son bienfaiteur et de la femme de celui-ci, Maria. La famille Carafa, comme la plupart des patriciens napolitains, vit alors à Naples, de l’autre côté des Apennins, et non dans ses fiefs de l’Adriatique.
Nenna évoque la naissance du petit Antonio dans sa dédicace, mais également dans sa musique. Le recueil s’ouvre en effet par un madrigal en six parties, Poi che legato il piè mi tien sì forte, sur une canzone d’un poète anonyme, un long poème strophique tout entier appliqué à chanter l’heureuse naissance de l’enfant et, accessoirement, les louanges de son père. Même s’il signe la dédicace de son livre depuis Naples, et non depuis Bari ou Andria, Nenna met en scène la distance qui le sépare de son protecteur : « Puisque mon pied est tenu si fort lié, non par raison, mais par le sort, et que la rude chaîne d’or m’interdit d’aller où le désir me mène, je voudrais, grand duc, me changer en vent afin de pouvoir venir là où tu es. » Mais Nenna charge la musique de porter son message : « Va, chanson, là où je ne puis aller », nous dit la dernière partie de la pièce, à la manière d’un envoi de troubadour.
Pour mettre en musique ces vers joyeux, Nenna adopte la veine du madrigal léger, popularisée par Luca Marenzio au début des années 1580 : une musique vivante et rayonnante, « agréable à l’oreille » (« grata all’orecchie »), comme la qualifiera Vincenzo Giustiniani des années plus tard dans son Discorso sulla musica de’ suoi tempi (1628). L’entrelacs des voix se structure fréquemment en plages harmoniques très lisibles, conférant à la musique un doux sentiment d’euphonie tournoyante ; les mélodies épousent des rythmes vifs et enjoués ; les artifices du contrepoint ne se font jamais au détriment du plaisir de l’écoute. La musique de Nenna est un témoignage touchant des festivités organisées pour la naissance d’Antonio sur les fiefs du duc : «Par milliers, tambours et clochettes se font entendre à toute heure», «les lumières allumées aux fenêtres tout autour… en chaque rue, en chaque lieu, le feu qui brûle sans trêve font d’une nuit obscure un clair jour». Nenna dépeint ces scènes joyeuses par autant de figuralismes ingénieux, démontrant par sa musique son attachement affectif à la famille Carafa.
Nenna met en musique des textes d’origines variées : beaucoup sont d’auteurs inconnus, d’autres sont de la main de Pétrarque (le madrigal en deux parties sur le sonnet Lieti fiori et felici et ben nate herbe), de Remigio Nannini (le madrigal en deux parties sur le sonnet Itene o miei sospir ch’accesi in quella), de Lodovico Paterno (Dolce mio foco ardente) et, de façon plus singulière, de la poétesse Chiara Matraini Contarini (Dalla più bella mano). Les autres textes sont anonymes et, pour la plupart, ne seront mis en musique que par Nenna.
Même si les madrigaux de ce recueil présentent une variété d’éthos, couvrant une large palette émotionnelle, le curseur est clairement placé du côté de la joie de vivre, comme en témoignent une série de textes d’inspiration pastorale. Nenna fait la part belle aux fleurs et aux herbes folles, aux feuilles d’un vert tendre, aux jeunes arbrisseaux. Ainsi du sonnet de Pétrarque qui s’ouvre sur une apostrophe aux « Fleurs joyeuses et heureuses, et herbes bien nées », ou des madrigaux anonymes « Herbes gracieuses, feuilles vertes et fleurs joyeuses » et « Lys, roses et violettes » (Vagh’erbe verde frondi e lieti fiori et Gigli, rose e viole). La nature est en fête pour la naissance du futur duc d’Andria, qui vivra suffisamment longtemps pour prendre la succession de son père et perpétuer la lignée Carafa, puisqu’il mourra en 1621, après avoir eu six enfants.
Pourtant, le côté obscur affleure aussi par endroits dans le livre, même s’il n’est encore qu’une ombre inoffensive, davantage destinée à mettre en valeur la lumière. Les dissonances s’accumulent dans D’ogni ben casso e privo, sur un texte anonyme : « Pour vous, dame, je vis, et sous un sort si dur, ce n’est plus vivre, c’est bien pire que la mort. » C’est pourtant la veine plus sombre qui triomphera dans les recueils ultérieurs de Nenna, comme dans le madrigal napolitain tardif dans son ensemble sous la houlette du prince de Venosa Carlo Gesualdo. L’histoire du style et celle des personnes se font ici écho. En 1590, Fabrizio Carafa est assassiné par Carlo Gesualdo. Fabrizio a initié une liaison adultère avec la femme de Gesualdo, Maria d’Avalos. Pris en flagrant délit, Gesualdo les fait tuer par des mercenaires en assistant au meurtre, un double homicide qui met les cours européennes en émoi et inspirera toute une littérature scandaleuse jusque tard dans le XVIIe siècle. Le tribunal napolitain, de son côté, jugeant que la « cause est juste », classe rapidement le dossier. La famille Carafa cherchant à faire elle-même justice, Gesualdo vit plusieurs années sous la menace d’une vendetta, et ce, jusque sur ses propres terres.
Nenna, de son côté, finit par entrer au service de l’assassin de son premier protecteur et travaille à la cour de Carlo Gesualdo entre 1594 et 1599. Les deux compositeurs développent alors une étonnante symbiose stylistique, mettant en musique les mêmes vers, poussant le langage du madrigal polyphonique dans ses derniers retranchements en explorant toute l’expressivité pathétique des dissonances et du chromatisme. Les temps ne sont plus à la fête.
Un autre protagoniste vit de près ces faits tragiques et ces métamorphoses stylistiques : Giovanni de Macque. Figure titulaire de la musique napolitaine, organiste virtuose, maître de la plus prestigieuse chapelle de la ville, enseignant aux nombreux disciples – dont Giovanni Maria Trabacci – et bon père de famille, Macque vit à la cour de Gesualdo dans la seconde moitié des années 1580. Il quitte le service du prince en 1590, quelques mois avant que son patron commette son double homicide. Il guide probablement Gesualdo au début de sa carrière de compositeur en l’initiant aux techniques contrapuntiques les plus avancées. En 1586, Macque fait paraître trois ricercares du prince dans son recueil de Ricercate et canzoni francese, dédicacé à Gesualdo – la Canzone IV de Macque est publiée pour la première fois dans ce volume. Macque composera de somptueux madrigaux, mais il est plus connu aujourd’hui pour sa musique instrumentale raffinée, ses ricercares d’un contrepoint extrêmement sophistiqué et ses pièces chromatiques expérimentales aux « consonances extravagantes ». Même si Macque les compose probablement au clavier, ils sont destinés à tout type d’instruments, et même, possiblement, aux voix. Le consort de violes adopté dans ce disque fait vibrer de façon inédite toutes les parties de la polyphonie en nous faisant redécouvrir sous un nouveau jour ces classiques de la musique pour clavier napolitaine. »
Distribution : Myriam Arbouz – soprano / Sarah Lefeuvre – soprano & recorders / Marie Favier – mezzo-soprano / Cyrille Lerouge – countertenor / Francisco Mañalich – tenor & vihuela de arco / Jan-Jeroen Bredewold – bass / Aude-Marie Piloz – bass viol / Daniela Maltrain – bass viol & vihuela de arco / Cyrille Métivier – cornetts & vihuela de arco / Nolwenn Le Guern – tenor viol / Anne-Sophie Eiselé – treble viol
Caleidoscopio
Diego Ortiz
Enregistré en 2020 « à la faveur du confinement », ce disque est largement consacré à Diego Ortiz, figure bien connue des instrumentistes qui pratiquent la musique ancienne pour son Trattado de Glosas de 1553 et ses célèbres diminutions virtuoses ; cependant son œuvre sacrée, rassemblée dans le Musices Liber Primus de 1565, est quasiment tombé dans l’oubli. Le disque a reçu 5 étoiles par la revue Melomano et a été noté 5/5 par la revue en ligne ON-Mag.fr !
Ce programme est donc l’occasion de redécouvrir de très rares motets issus de ce corpus. Diego Ortiz y montre sa pleine maîtrise de la polyphonie, synthèse d’influences multiples, de l’école franco-flamande aux chansons espagnoles. On y retrouve aussi l’inventivité rythmique des diminutions, soulignée par l’emploi des instruments en doublure ou remplacement des voix chantées, comme le suggère l’auteur dans sa préface. Chansons polyphoniques, pièces d’orgue jouées en consort de cordes ou madrigaux ornés viennent compléter ce portrait inédit où la virtuosité se met au service d’une composition richement ornée. Avec une formation constituée de voix et d’instruments mélodiques, nous avons cherché à bâtir un kaléidoscope qui dévoile un portrait sonore de D. Ortiz en assemblant, grâce à des instrumentations très variées destinées à mettre en valeur le contrepoint, des pièces de nature également diverse, organisées autour de ses recercadas et de ses motets. En replaçant ces œuvres dans leur contexte – en intégrant au programme des compositions de Hernando de Cabezon, Jacques Arcadelt et Francisco Guerrero notamment – et en refusant de les ordonner selon leur caractère sacré ou profane, nous espérons faire partager à l’auditeur du XXIe siècle une vision plus complète de l’un des plus remarquables compositeurs du XVIe siècle.
Distribution : Francisco Mañalich – tenor & viola da gamba / Marie Favier – alto / Aude-Marie Piloz – viola da gamba & tiple / Cyrille Métivier – corneti, vihuela de arco & alto / Camille Rancière – vihuela de arco & baxo / François Joron – tenor / Daniela Maltrain – vihuela de arco & tiple / Sarah Lefeuvre – tiple & flautas dulces / Jan Jeroen Bredewold – baxo / Patrick Wibart – serpentón & baxo
Quinze
Gilles Binchois / Johannes Ockeghem
Enregistré à l’automne 2018, le disque s’articule autour de Gilles de Bins, dit Binchois, et de Johannes Ockeghem : l’histoire d’un Maître bourguignon et de son élève flamand. Le disque a reçu 5 étoiles par la revue Classica, la distinction Melómano de Oro du magazine espagnol Melómano, a été cité dans Le Meilleur de 2019 par le site espagnol Codalario, a été le disque de la semaine pour ConcertClassic, a été noté 5/5 par la revue en ligne ON-TopAudio et a été Le Disque classique du jour pour France Musique !
Quinze. De ce siècle, en fait de musique profane il nous reste essentiellement de précieux manuscrits mais point d’instruments, si ce n’est ceux que portent les anges. Ce matériau que des plumes savantes ont soigneusement enluminé, ténu et fascinant, passionne les spécialistes depuis des lustres. Le pari de Comet Musicke, en s’appuyant sur les recherches les plus récentes, est de retrouver les couleurs instrumentales de cet univers perdu dont nous avons conservé de multiples reflets au-delà de la notation musicale : lyrisme du verbe poétique, parfois teinté d’humour, récits éblouis de la Cour de Bourgogne, reconstruction et magnificence du Royaume de France, puissance des couleurs et des formes d’un Van Eyck ou d’un Bourdichon… Combinant au maximum quinze timbres vocaux et instrumentaux, nous avons voulu donner une interprétation colorée et opulente de ces polyphonies à l’harmonie envoûtante. Nous avons lu dans ces œuvres la joie, l’intimité et la mélancolie de l’amour mais n’y avons jamais trouvé d’austérité. Même lorsque Johannes Ockeghem rend hommage à Gilles de Bins « Père de Joyeuseté », puis Josquin à Ockeghem, «Trésorier de Musique », la tendresse domine et le tombeau se double d’un manifeste artistique.
Distribution : Francisco Mañalich – ténor, vièle, viole Renaissance et direction artistique / Marie Favier – mezzo-soprano / Aude-Marie Piloz – vièle et viole Renaissance / Sarah Lefeuvre – soprano et flûtes à bec / Daniela Maltrain – viole de gambe / Cyrille Métivier – cornets, flûte à bec et chant / Camille Rancière – vièle et chant / François Joron – baryton / Erwan Picquet – basse