Le 25 mai 2026, nous donnions notre programme autour de Francisca Apumayta au célèbre Tage Alter Muzik Festival de Regensburg, en Allemagne. Quelle ville magnifique !! A cette occasion, nous avons été enregistrés par la radio allemande BR-Klassik. Vous trouverez ici :
- le podcast BR-Klassik de la présentation du programme (en allemand…)
- une critique du concert (Mittelbayerische Zeitung, Claudia Böckel, en allemand)
- et sa traduction en français :
« Hymnes en quechua
Une compositrice baroque indigène à découvrir au festival
Regensburg. Les Tagen Alter Musik nous font voyager aux quatre coins du monde ! Des musiques venues des régions les plus éloignées arrivent jusqu’à Ratisbonne (Regensburg), et l’on y découvre une compositrice de l’époque baroque appartenant à une famille andine indigène de nobles et de musiciens, qui parvint à créer de la musique en Amérique du Sud même à l’époque coloniale.
La famille Apumayta est attestée pendant presque tout le XVIIIᵉ siècle à Cusco, le « nombril du monde » de l’ancien Empire inca, situé dans l’actuel Pérou, mais également dans les territoires correspondant aujourd’hui à la Bolivie et à la Colombie.
L’ensemble Comet Musicke, basé en France, est dirigé par Francisco Mañalich, ténor et gambiste originaire du Chili. Celui-ci conçoit des programmes innovants, des « biographies musicales en concert » et des projets associant recherche et différentes formes artistiques. Il lui arrive même de chanter et de jouer simultanément, tout en dirigeant l’ensemble par de simples mouvements de tête.
Le concert débuta dans l’église des Dominicains par un chant grégorien. Trois femmes interprétèrent au centre de la nef le chant Veni sponsa Christi. Des textes explicatifs, accompagnés d’un peu d’improvisation, permirent au public de découvrir la musique baroque sud-américaine de Francisca Apumayta.
Le père de Francisca était maestro de capilla (maître de chapelle) en différents lieux. Il enseigna à ses deux enfants le contrepoint et le chant des psaumes. Sa fille devint compositrice, professeure de musique et sœur converse au couvent des Pauvres Clarisses de Cochabamba.
Le concert fit revivre un véritable caléidoscope de la musique sud-américaine. Il allait des hymnes en langue quechua, interprétés avec beaucoup de tempérament par les chanteurs accompagnés du cornet à bouquin, du violon, du violoncelle et de la viole, jusqu’aux compositions liturgiques, notamment les deux messes « de la maestra Apumayta », d’un caractère particulièrement solennel, d’une grande richesse sonore et d’une remarquable virtuosité.
À certains moments, ces compositions paraissent inhabituelles, voire peu conformes à la logique musicale européenne. Elles demeurent cependant toujours innovantes et extrêmement intéressantes.
Le concert reliait ainsi différentes sphères : les traditions européennes et la culture des peuples indigènes ainsi que celle des Espagnols ; Cusco et la ville plus isolée de Cochabamba ; la vie séculière et la vie monastique ; enfin, la fraîcheur d’une jeune génération de chanteurs et d’instrumentistes remarquablement formés mise au service de la musique ancienne. »
Une compositrice baroque indigène à découvrir au festival
Regensburg. Les Tagen Alter Musik nous font voyager aux quatre coins du monde ! Des musiques venues des régions les plus éloignées arrivent jusqu’à Ratisbonne (Regensburg), et l’on y découvre une compositrice de l’époque baroque appartenant à une famille andine indigène de nobles et de musiciens, qui parvint à créer de la musique en Amérique du Sud même à l’époque coloniale.
La famille Apumayta est attestée pendant presque tout le XVIIIᵉ siècle à Cusco, le « nombril du monde » de l’ancien Empire inca, situé dans l’actuel Pérou, mais également dans les territoires correspondant aujourd’hui à la Bolivie et à la Colombie.
L’ensemble Comet Musicke, basé en France, est dirigé par Francisco Mañalich, ténor et gambiste originaire du Chili. Celui-ci conçoit des programmes innovants, des « biographies musicales en concert » et des projets associant recherche et différentes formes artistiques. Il lui arrive même de chanter et de jouer simultanément, tout en dirigeant l’ensemble par de simples mouvements de tête.
Le concert débuta dans l’église des Dominicains par un chant grégorien. Trois femmes interprétèrent au centre de la nef le chant Veni sponsa Christi. Des textes explicatifs, accompagnés d’un peu d’improvisation, permirent au public de découvrir la musique baroque sud-américaine de Francisca Apumayta.
Le père de Francisca était maestro de capilla (maître de chapelle) en différents lieux. Il enseigna à ses deux enfants le contrepoint et le chant des psaumes. Sa fille devint compositrice, professeure de musique et sœur converse au couvent des Pauvres Clarisses de Cochabamba.
Le concert fit revivre un véritable caléidoscope de la musique sud-américaine. Il allait des hymnes en langue quechua, interprétés avec beaucoup de tempérament par les chanteurs accompagnés du cornet à bouquin, du violon, du violoncelle et de la viole, jusqu’aux compositions liturgiques, notamment les deux messes « de la maestra Apumayta », d’un caractère particulièrement solennel, d’une grande richesse sonore et d’une remarquable virtuosité.
À certains moments, ces compositions paraissent inhabituelles, voire peu conformes à la logique musicale européenne. Elles demeurent cependant toujours innovantes et extrêmement intéressantes.
Le concert reliait ainsi différentes sphères : les traditions européennes et la culture des peuples indigènes ainsi que celle des Espagnols ; Cusco et la ville plus isolée de Cochabamba ; la vie séculière et la vie monastique ; enfin, la fraîcheur d’une jeune génération de chanteurs et d’instrumentistes remarquablement formés mise au service de la musique ancienne. »
- les 4 pages du programme du festival de Regensburg (un énorme magazine !) relatives à notre concert
- et la traduction de cette « note » de programme en français :
Avec ce programme, Comet Musicke présente le portrait d’une compositrice, de sa famille et de son contexte historique.
Notre voyage musical se déploie selon plusieurs dimensions parallèles. D’une part, il suit l’évolution de la société coloniale au cœur des Andes entre les XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles ; d’autre part, il raconte l’histoire d’une famille de musiciens appartenant à la noblesse indigène, qui joua un rôle important dans deux centres majeurs de la vie musicale de l’ancien vice-royaume du Pérou.
Notre voyage commence dans la célèbre ville de Cusco, dans l’actuel Pérou. Dans l’ancien empire inca, Cusco était considérée comme le « nombril du monde » et constituait la capitale d’un territoire qui s’étendait de l’actuelle Colombie jusqu’au centre du Chili actuel, couvrant plus de 2,5 millions de kilomètres carrés.
Cette ville, siège des temples les plus sacrés et les plus anciens, ainsi que la capitale des souverains incas, tomba sous domination espagnole au XVIᵉ siècle. Malgré les profondes transformations politiques et sociales qui suivirent la conquête, la population indigène parvint à conserver un certain statut, en particulier lorsqu’elle appartenait à l’ancienne noblesse inca.
Dans le cadre du système colonial espagnol, plusieurs grandes familles autochtones réussirent à préserver certaines fonctions au sein de leurs structures traditionnelles ainsi qu’au sein de l’administration coloniale. Dans le domaine musical notamment, il n’était pas rare que des personnes d’origine indigène occupant un rang social élevé exercent des fonctions dirigeantes, par exemple comme organiste ou maître de chapelle.
C’est dans ce contexte que se développe la partie narrative consacrée à la famille Apumayta. Avec ce programme, Comet Musicke présente en concert les figures d’Agustín, Diego et Francisca Apumayta, tous musiciens professionnels et personnages centraux de cette histoire.
Jusqu’à récemment, ils étaient pratiquement inconnus, tout comme la musique de Francisca Apumayta, redécouverte grâce aux travaux de recherche de Daniela Maltrain, doctorante à l’Université Paris-La Sorbonne.
La famille Apumayta peut être suivie dans les sources historiques du XVIIᵉ siècle jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle. Des recherches menées dans différentes archives de Bolivie ont permis de retrouver des traces de son identité et de son activité en tant que famille de musiciens professionnels, aussi bien à Cusco qu’à Cochabamba (Bolivie), où se déroule la seconde partie de son histoire.
Agustín Apumayta était un noble indigène qui exerçait à la fois des responsabilités politiques et la fonction d’organiste dans la paroisse catholique de l’Hospital de Naturales du Cusco colonial. On ignore pour quelles raisons il entreprit le voyage de près de mille kilomètres à travers les Andes — probablement en longeant les rives du lac Titicaca — pour s’établir à Cochabamba.
Cette ville, située au nord-est du centre minier prospère de Potosí, se trouve dans une vallée dont la fertilité était déjà vantée à l’époque inca. Agustín Apumayta y exerça jusqu’à la fin de sa vie comme maestro de capilla (maître de chapelle). C’est là que grandirent ses enfants Diego et Francisca ; c’est là qu’il leur enseigna le contrepoint, le monocorde et le chant des psaumes.
Diego lui succéda comme maître de chapelle, tandis que Francisca devint compositrice et professeure de musique dans un cadre très particulier : le couvent des Clarisses de Cochabamba. Vers la fin du XVIIIᵉ siècle, Francisca Apumayta y était probablement sœur converse. C’est à ce couvent que l’on doit la conservation de sa musique ; il semble également que les œuvres de ce programme y aient été composées. Elles ont été copiées et reconstituées à partir des recherches menées pour la thèse de doctorat sus-mentionnée.
Fait remarquable, ces manuscrits sont les seuls documents connus à ce jour qui puissent être attribués avec certitude à Francisca. L’isolement du couvent a peut-être contribué à préserver cet ensemble unique d’œuvres, celles de la seule compositrice indigène de l’Amérique du Sud coloniale dont nous connaissions jusqu’à présent la musique.
Comet Musicke cherche à retracer le parcours musical de la famille Apumayta et le réseau de relations qui reliait ces trois membres de la noblesse andine à la musique baroque d’Amérique latine. Agustín fut le maître et le mentor de son fils Diego ainsi que de sa fille Francisca, leur transmettant les fondements indispensables du métier de musicien.
Le fait d’être une femme n’empêcha pas Francisca d’exercer ses talents et ses connaissances comme compositrice. Pour cela, elle dut toutefois se placer sous la protection de la seule institution qui pouvait lui offrir cette possibilité à l’époque : le couvent. Cela est également confirmé par le fait que ses œuvres circulaient non seulement dans les différentes maisons de son ordre, mais aussi au-delà, comme l’atteste la copie de l’une de ses compositions conservée à Sucre (Bolivie).
Son père ou son frère ont-ils contribué à la diffusion de ses œuvres grâce à leur position de maîtres de chapelle ? Cela paraît très probable. Cette famille semble en effet avoir joué un rôle important dans la création et la diffusion de la musique baroque européenne ainsi que des formes musicales métissées mêlant traditions indigènes et européennes dans les colonies andines à la fin du XVIIIᵉ siècle.
Représentante à la fois du monde indigène et du monde métis, la famille Apumayta incarne un fascinant point de rencontre entre différentes sphères : la culture des peuples andins et celle des Espagnols, Cusco et Cochabamba, la vie séculière et la vie monastique.
À travers un véritable caléidoscope musical de l’époque, Comet Musicke reconstitue l’univers sonore dans lequel évoluait cette famille. On y trouve des œuvres du maître de chapelle Juan de Araujo et de Tomás de Torrejón y Velasco, compositeurs dont les musiques résonnaient dans les cathédrales de Lima et de La Plata (l’actuelle Sucre), ainsi que d’autres compositions provenant de Cusco, qui ont sans aucun doute influencé la famille Apumayta.
Depuis l’ancien hymne en langue quechua Hanacpachap cussicuinin, symbole de la fusion culturelle propre à cette région, jusqu’aux compositions liturgiques conservées au couvent des Clarisses de Cochabamba (Concinat plebs fidelium, Almas prevenid), l’univers sonore qui entoure ces personnages historiques constitue le cadre dans lequel prennent place les œuvres de Francisca Apumayta. Ses compositions contrapuntiques, longtemps restées méconnues, trouvent ainsi leur juste place au cœur de ce syncrétisme culturel et de ce voyage musical.
Autrice : Daniela Maltrain
Notre voyage musical se déploie selon plusieurs dimensions parallèles. D’une part, il suit l’évolution de la société coloniale au cœur des Andes entre les XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles ; d’autre part, il raconte l’histoire d’une famille de musiciens appartenant à la noblesse indigène, qui joua un rôle important dans deux centres majeurs de la vie musicale de l’ancien vice-royaume du Pérou.
Notre voyage commence dans la célèbre ville de Cusco, dans l’actuel Pérou. Dans l’ancien empire inca, Cusco était considérée comme le « nombril du monde » et constituait la capitale d’un territoire qui s’étendait de l’actuelle Colombie jusqu’au centre du Chili actuel, couvrant plus de 2,5 millions de kilomètres carrés.
Cette ville, siège des temples les plus sacrés et les plus anciens, ainsi que la capitale des souverains incas, tomba sous domination espagnole au XVIᵉ siècle. Malgré les profondes transformations politiques et sociales qui suivirent la conquête, la population indigène parvint à conserver un certain statut, en particulier lorsqu’elle appartenait à l’ancienne noblesse inca.
Dans le cadre du système colonial espagnol, plusieurs grandes familles autochtones réussirent à préserver certaines fonctions au sein de leurs structures traditionnelles ainsi qu’au sein de l’administration coloniale. Dans le domaine musical notamment, il n’était pas rare que des personnes d’origine indigène occupant un rang social élevé exercent des fonctions dirigeantes, par exemple comme organiste ou maître de chapelle.
C’est dans ce contexte que se développe la partie narrative consacrée à la famille Apumayta. Avec ce programme, Comet Musicke présente en concert les figures d’Agustín, Diego et Francisca Apumayta, tous musiciens professionnels et personnages centraux de cette histoire.
Jusqu’à récemment, ils étaient pratiquement inconnus, tout comme la musique de Francisca Apumayta, redécouverte grâce aux travaux de recherche de Daniela Maltrain, doctorante à l’Université Paris-La Sorbonne.
La famille Apumayta peut être suivie dans les sources historiques du XVIIᵉ siècle jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle. Des recherches menées dans différentes archives de Bolivie ont permis de retrouver des traces de son identité et de son activité en tant que famille de musiciens professionnels, aussi bien à Cusco qu’à Cochabamba (Bolivie), où se déroule la seconde partie de son histoire.
Agustín Apumayta était un noble indigène qui exerçait à la fois des responsabilités politiques et la fonction d’organiste dans la paroisse catholique de l’Hospital de Naturales du Cusco colonial. On ignore pour quelles raisons il entreprit le voyage de près de mille kilomètres à travers les Andes — probablement en longeant les rives du lac Titicaca — pour s’établir à Cochabamba.
Cette ville, située au nord-est du centre minier prospère de Potosí, se trouve dans une vallée dont la fertilité était déjà vantée à l’époque inca. Agustín Apumayta y exerça jusqu’à la fin de sa vie comme maestro de capilla (maître de chapelle). C’est là que grandirent ses enfants Diego et Francisca ; c’est là qu’il leur enseigna le contrepoint, le monocorde et le chant des psaumes.
Diego lui succéda comme maître de chapelle, tandis que Francisca devint compositrice et professeure de musique dans un cadre très particulier : le couvent des Clarisses de Cochabamba. Vers la fin du XVIIIᵉ siècle, Francisca Apumayta y était probablement sœur converse. C’est à ce couvent que l’on doit la conservation de sa musique ; il semble également que les œuvres de ce programme y aient été composées. Elles ont été copiées et reconstituées à partir des recherches menées pour la thèse de doctorat sus-mentionnée.
Fait remarquable, ces manuscrits sont les seuls documents connus à ce jour qui puissent être attribués avec certitude à Francisca. L’isolement du couvent a peut-être contribué à préserver cet ensemble unique d’œuvres, celles de la seule compositrice indigène de l’Amérique du Sud coloniale dont nous connaissions jusqu’à présent la musique.
Comet Musicke cherche à retracer le parcours musical de la famille Apumayta et le réseau de relations qui reliait ces trois membres de la noblesse andine à la musique baroque d’Amérique latine. Agustín fut le maître et le mentor de son fils Diego ainsi que de sa fille Francisca, leur transmettant les fondements indispensables du métier de musicien.
Le fait d’être une femme n’empêcha pas Francisca d’exercer ses talents et ses connaissances comme compositrice. Pour cela, elle dut toutefois se placer sous la protection de la seule institution qui pouvait lui offrir cette possibilité à l’époque : le couvent. Cela est également confirmé par le fait que ses œuvres circulaient non seulement dans les différentes maisons de son ordre, mais aussi au-delà, comme l’atteste la copie de l’une de ses compositions conservée à Sucre (Bolivie).
Son père ou son frère ont-ils contribué à la diffusion de ses œuvres grâce à leur position de maîtres de chapelle ? Cela paraît très probable. Cette famille semble en effet avoir joué un rôle important dans la création et la diffusion de la musique baroque européenne ainsi que des formes musicales métissées mêlant traditions indigènes et européennes dans les colonies andines à la fin du XVIIIᵉ siècle.
Représentante à la fois du monde indigène et du monde métis, la famille Apumayta incarne un fascinant point de rencontre entre différentes sphères : la culture des peuples andins et celle des Espagnols, Cusco et Cochabamba, la vie séculière et la vie monastique.
À travers un véritable caléidoscope musical de l’époque, Comet Musicke reconstitue l’univers sonore dans lequel évoluait cette famille. On y trouve des œuvres du maître de chapelle Juan de Araujo et de Tomás de Torrejón y Velasco, compositeurs dont les musiques résonnaient dans les cathédrales de Lima et de La Plata (l’actuelle Sucre), ainsi que d’autres compositions provenant de Cusco, qui ont sans aucun doute influencé la famille Apumayta.
Depuis l’ancien hymne en langue quechua Hanacpachap cussicuinin, symbole de la fusion culturelle propre à cette région, jusqu’aux compositions liturgiques conservées au couvent des Clarisses de Cochabamba (Concinat plebs fidelium, Almas prevenid), l’univers sonore qui entoure ces personnages historiques constitue le cadre dans lequel prennent place les œuvres de Francisca Apumayta. Ses compositions contrapuntiques, longtemps restées méconnues, trouvent ainsi leur juste place au cœur de ce syncrétisme culturel et de ce voyage musical.
Autrice : Daniela Maltrain
